LE MEPRIS CONTRE LA DIGNITE
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Il n’aura finalement pas fallu bien longtemps pour découvrir le vrai visage du général « trois étoiles », alias Thierry Gouaichault, le maire de La Teste-de-Buch. Son naturel de commander militairement semble avoir progressivement effacé l’image du bon père de famille qui trônait sur les murs de la ville lors de la précédente élection municipale. Le bonhomme voudrait nettoyer les écuries d’Augias, mais manifestement à sa manière : pragmatisme, main de fer et obéissance.
Il y a chez lui quelque chose qui rappelle le sergent Hartman dans Full Metal Jacket, le film de Stanley Kubrick : l’autorité avant tout, la discipline comme méthode et la contestation comme une anomalie. Quant à la transparence, elle semble avoir changé de définition : elle serait réservée à ceux qui ne veulent surtout rien voir. C’est en tout cas l’impression qui m’est venue spontanément, comme un coup de sang, lorsque j’ai appris son refus de financer les travaux de papi Gaston. Car, au-delà du cas particulier, le symbole est lourd : le maire aurait décidé de ne pas donner suite à une décision démocratique, votée à l’unanimité et déjà inscrite au budget par l’ancienne municipalité. Voilà qui pose une question simple:
Que reste-t-il d’une décision démocratique lorsqu’une nouvelle équipe municipale peut, à sa seule appréciation, décider de la mettre à la poubelle?
Cette injustice m'a profondément touché. J'ai cru, un temps, à un épilogue qui permettrait enfin à Jean-Claude de finir sa vie dignement, chez lui. Hélas, il va falloir encore attendre et lutter. Mais jusqu'à quand ? Pour mieux comprendre cette affaire, voici une synthèse chronologique de mes précédents billets:
IL FAUT SAUVER « PAPI GASTON »
C'est en voyant sa bouille dans la presse que les souvenirs de mon grand-père ont refait surface. Une ressemblance physique, bien sûr, mais surtout un parcours de vie enraciné dans le terroir : résinier pour Jean-Claude Gaston, ostréiculteur-pêcheur pour mon grand-père. Deux hommes d'une autre époque, celle où l'on vivait de ses mains, de la forêt, de la mer et de cette terre que l'on connaissait par cœur.
Alors j'ai voulu comprendre cette histoire qui me paraissait aussi sordide qu'injuste. Comment peut-on, d'un simple claquement de doigt administratif, demander à un homme de 85 ans de quitter la maison dans laquelle il vit depuis 74 ans ? Je me suis rendu sur place pour rencontrer « Papi Gaston ».
Au siècle dernier, on construisait dans la forêt des cabanes de résiniers destinées aux familles qui pratiquaient le gemmage. Des constructions modestes, simples, presque toutes identiques, quelques pièces orientées plein sud, protégées au nord par la forêt, une charpente traditionnelle, des tuiles plates et des murs capables de traverser les décennies. Après-guerre, les parents de Jean-Claude s'installent dans cette cabane. Il y apprend le métier de résinier auprès de son père. Puis l'industrie chimique bouleverse l'économie de la résine. À quinze ans, il quitte la forêt pour le BTP. Pendant des décennies, il posera les bordures de trottoirs dans les rues de La Teste et d'Arcachon avant de prendre sa retraite. Pas d'enfant. Un fidèle compagnon à quatre pattes. Et cette cabane, devenue au fil du temps bien davantage qu'un toit : une vie entière. En mai 2020, un chêne centenaire s'effondre sur la toiture. La charpente, rongée par les années et les insectes, cède sous le poids de l'arbre. Pourtant, l'ossature de la cabane tient bon. Les murs, construits autrefois avec du mâchefer, sont toujours là, solides comme un témoignage du passé. Jean-Claude me raconte alors les travaux réalisés à proximité de la station de Lagrua, les problèmes d'étanchéité des bassins, les importants rabattements de nappes phréatiques. Il associe ces bouleversements à la dégradation de son environnement et à la mort progressive du chêne. Quoi qu'il en soit, une chose paraît évidente : cette cabane a besoin d'être réparée. Mais réparer n'est pas démolir. Et réparer n'est certainement pas expulser. C'est là que commence l'imbroglio administratif.
Le Conservatoire du littoral veut faire partir Jean-Claude. La mairie, plutôt que de se battre pour trouver une solution, envisage son relogement. Son frère, qui tente de démêler cette histoire, me raconte les différentes péripéties du dossier. Un comité de soutien se constitue autour de Guillaume Maratuech. Des forestiers sont prêts à fournir gratuitement le bois. Un artisan charpentier se dit prêt à intervenir en limitant les travaux à leur coût réel. Bref, la solidarité existe. Les solutions aussi. Il ne manque finalement qu'une chose : la volonté de laisser un peu d'humanité entrer dans les rouages administratifs. Lors de ma visite, la députée Sophie Panonacle arrive accompagnée d'un représentant du Conservatoire et d'un charpentier afin d'évaluer la situation. Le charpentier inspecte la cabane et se montre plutôt rassurant. Pas de péril imminent, des travaux certes nécessaires, mais rien qui semble insurmontable. Alors je me suis demandé : pourquoi vouloir absolument faire partir cet homme ? Pour lui proposer quoi ? Un petit appartement au deuxième étage avec un petit balcon pour le chien... Jean-Claude me le dit avec une tristesse qui en dit long.
C'est à ce moment-là que l'administration cesse d'être un simple mot. Derrière les dossiers, les procédures, les règlements et les signatures, il y a un homme de 85 ans. Un homme qui a passé sa vie ici. Un homme qui n'a jamais demandé grand-chose à personne. Et voilà qu'au crépuscule de sa vie, on lui explique qu'il doit partir. J'ai alors écrit, relancé, insisté. À plusieurs reprises. Jusqu'à obtenir des réponses. Des réponses parfois tellement éloignées de la réalité vécue sur le terrain qu'elles donnent le sentiment que la décision était déjà prise depuis longtemps.
Pendant ce temps, les pluies d'automne s'abattent sur la cabane. L'hiver arrive. Une bâche tente toujours de protéger ce qu'il reste de la toiture. Et Papi Gaston attend. Je ne suis pas naïf. Je sais qu'un jour cette cabane devra peut-être disparaître. Je sais qu'il existe des règles, des contraintes environnementales, des procédures administratives et des responsabilités. Mais il existe aussi quelque chose qui devrait être supérieur à tout cela : la dignité humaine. Qu'est-ce qui empêcherait de réparer cette cabane, avec l'aide de ceux qui se sont spontanément mobilisés, puis de laisser à Jean-Claude quelques années encore dans cet endroit où il a vécu toute sa vie ? Quel coût pour la collectivité ? Quasiment aucun. Quelle richesse humaine ? Inestimable. Alors oui, je suis en colère. Furieux même. Dégouté par cette mécanique froide qui peut transformer une vie entière en simple ligne dans un dossier administratif. Mais je refuse d'être désabusé. Ce serait donner satisfaction à ceux qui pensent qu'une signature suffit à effacer 74 années d'existence. Je continuerai donc à prendre fait et cause pour Jean-Claude Gaston, dit « Papi Gaston ». Parce qu'avant de parler de règlement, de foncier, de protection du littoral ou de procédures, il faut regarder cet homme dans les yeux. Et se poser une simple question : Est-ce vraiment ainsi que nous voulons traiter nos anciens ? Alors, mesdames et messieurs les décideurs, les élus, les responsables et les « ronds-de-cuir » des administrations : si demain vous devez démolir cette cabane, faites-le si la loi l'impose. Mais laissez-lui encore un peu de temps. Laissez-lui un toit. Laissez-lui son chien, sa forêt, ses souvenirs. Laissez-lui surtout la possibilité de finir sa vie là où elle s'est construite. Car derrière cette cabane de résinier, ce n'est pas seulement quatre murs que l'on menace de détruire. C'est une mémoire. Une vie. Une dignité. Et ça, aucune administration ne devrait pouvoir le rayer d'un trait de plume.
Fin 2025 une convention entre le conservatoire du littoral et la mairie est signée pour permettre la réalisation des travaux. Juste avant les élections municipales, l'ancien maire Patrick Davet proclamait en grande pompe:
«-Papi Gaston est sauvé»
Sauf que le général fraîchement élu a dit non. Après avoir pris connaissance, dans la presse, des justifications avancées pour expliquer ce refus, je suis resté pour le moins dubitatif. Des explications peu convaincantes qui, à mes yeux, comportent même des affirmations contestables. J'ai donc décidé de mener ma propre enquête. Pas question de me contenter de déclarations ou de versions contradictoires : je veux les documents officiels, les comptes rendus et, surtout, l'acte administratif motivant ce refus.
À ce jour, le Conservatoire du littoral a joué le jeu en me transmettant la convention signée. Je l'en remercie. Du côté de la mairie de La Teste-de-Buch, en revanche, malgré mes relances, c'est le silence radio. Une mairie qui, par son mutisme, ressemble désormais à la Grande Muette.
Car lorsqu'une décision prive un homme de la possibilité de rester chez lui, le minimum est encore de pouvoir en connaître précisément les raisons. Je veux comprendre. Et surtout, je veux que les faits et les documents parlent d'eux-mêmes. Car derrière cet imbroglio administratif, il y a toujours un homme de 87 ans aujourd'hui qui attend, pendant que les décideurs se renvoient la balle et que le temps, lui, ne s'arrête pas. Je ne demande aucun passe-droit. Je demande du bon sens, de la transparence et un peu d'humanité.
La lutte continue et je garde espoir pour connaître une issue heureuse.
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