OUI PATRICK, J'AI FAIT UNE CONNERIE
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Le jour où je l’ai vu jeter les premières pierres dans l’océan, j’ai su que cet homme avait raison. Pourquoi ? Je n’en sais toujours rien.
Il cherchait une solution pour reconquérir l’espace que la mer lui avait dévoré, et cela me semblait être une juste cause. Sans doute une cause perdue d’avance. Mais son entêtement ne pouvait susciter que du respect.
Pendant des décennies, au prix d’une fortune engloutie dans son obsession, Benoît Bartherotte a bâti une digue de 500 mètres. Un ouvrage démesuré qui lui a permis de façonner son paradis, mais aussi d’attiser les clivages et les haines. Il devenait, à sa manière, « l’Indien de la Pointe ».
Je l’ai rencontré deux fois. Deux rencontres les yeux dans les yeux, qui m’ont permis d’entrevoir la profondeur du personnage et de me faire une idée de l’homme. Mon idée. Pas une conviction. Je préfère toujours laisser une place au doute.
C’est aussi pour cela que je le défendrai toujours lorsqu’il s’agit de saluer le travail titanesque, presque éternel, de cette digue.
Mais aujourd'hui, quelque chose me trouble.
Le Cap Ferret a changé. L’argent y fait désormais la pluie et le beau temps. Et les incendies de cet été ont révélé combien l’irrationnel pouvait faire perdre la tête, y compris aux plus fortunés.
Dans ce contexte, l’intervention de Benoît Bartherotte dans la construction, sans autorisation, d’un pare-feu à l’entrée du village me laisse perplexe.
Non pas parce que je pense qu’il en est incapable. Mais parce que je me demande : qu’avait-il à y gagner ?
Le feu était maintenu au Grand Crohot. Après les tergiversations, hasardeuses et tardives, de la mairie et de la préfète, un pare-feu a finalement été établi à Claouey par les autorités. Un solide rempart qui rendait la progression des flammes jusqu’à la Pointe extrêmement improbable.
Alors pourquoi poursuivre ?
Quelques coups de téléphone à de très hautes instances auraient permis d’obtenir une forme de légitimité pour achever un ouvrage momentanément à l’arrêt. Peut-être. Je n’en sais rien. Et c’est précisément là que commencent mes interrogations.
Car aussitôt, une formidable campagne médiatique s’est mise en marche.
Les journaux, les chaînes de télévision : partout, on est venu chercher Benoît Bartherotte. On lui a donné la parole, la lumière, le costume du chevalier blanc.
Il faut reconnaître qu’il excelle dans l’exercice. Il parle bien. Il sait convaincre. Et il n’est certainement pas insensible à la flatterie.
Mais, derrière cette avalanche de louanges, je ne reconnais pas complètement l’homme que je croyais connaître.
Et cela me rend triste.
Depuis que Xavier Niel et son épouse ont accentué leur présence et leur influence sur la presqu’île, depuis que des accords et des intérêts communs semblent s’être noués, j’ai parfois le sentiment que Benoît Bartherotte n’est plus tout à fait le même.
Peut-être est-ce injuste.
Peut-être est-ce simplement le temps qui passe.
L’âge peut aussi brouiller la lucidité. Ou peut-être est-ce moi qui me trompe.
Mais j’ai cette étrange impression d’un homme devenu prisonnier d’un système, d’une époque qu’il ne maîtrise plus complètement.
Et dans cette histoire de pare-feu, quelque chose me dérange profondément : Benoît Bartherotte prend toute la lumière.
Et derrière cette lumière, je me demande si l’on ne regarde pas trop peu ce qui se passe ailleurs.
Je ne comprends pas.
Alors oui, je le dis : ce pare-feu à l’entrée du Ferret ne me semblait pas nécessaire. Et surtout, de quel droit peut-on décider d’intervenir sur le domaine public sans en demander l’autorisation ?
La question n’est pas de savoir si Benoît Bartherotte est un homme courageux. Il l’est.
La question n’est pas non plus de nier tout ce qu’il a accompli. Ce serait absurde.
La question est simplement de savoir pourquoi, cette fois, il a choisi de franchir une ligne qu’il aurait probablement été le premier à dénoncer chez quelqu’un d’autre.
Et c’est peut-être cela qui me trouble le plus.
Je ne cherche pas à condamner. Je cherche à comprendre.
Parce que l’homme que j’ai connu, celui qui lançait ses premières pierres dans l’océan, celui qui se battait presque seul contre la mer, celui dont l’obstination forçait le respect, me semblait précisément être celui qui ne se couchait devant personne.
Alors, en attendant peut-être les réponses, j’aimerais simplement qu’un jour Benoît Bartherotte me glisse à l’oreille :
« Oui Patrick, j’ai fait une connerie. »

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