LA MERVEILLE D'ALICE
Enfin, Alice vient de recevoir son Graal pour son entrée en 4ème. Après tant d'années de frustrations à envier ses amies, elle va pouvoir entrer de plein fouet dans le monde virtuel des réseaux sociaux.
« - C'est la faute à mon con de père rétrograde qui pense que ces objets exploitent les enfants chinois, qui tuent et violent les femmes en Afrique pour le coltan. Qu'est ce qu'il peut être ringard ! Il ne connaît même pas Snapchat, c'est dire ! Ma mère ce n'est pas mieux. Cette ex baba cool qui mange des racines bio et jus de carottes à longueur de journée est effrayée par je ne sais quelles ondes qui circulent soit disant autour de nous et qui détruisent lentement tous les neurones de notre cerveau. Je pense qu'elle a du trop abuser de substances dans sa jeunesse ou alors elle faudrait qu'elle se remette à fumer car si c'était dangereux on le saurait. »
Elle prend un soin infini à décortiquer tout le potentiel de son smartphone et d'installer toutes les applications nécessaires pour communiquer avec sa tribu.
« - Ces ploucs n'ont pas voulu m'offrir celui que je voulais. J'ai un bas de gamme coréen mais ça va quand même. Il faut vite que je fasse mon avatar pour ouvrir mon compte et l'envoyer à tous mes amis. Je vais faire gaffe car ma mère serait capable de prendre un pseudo pour pouvoir me surveiller.
A la maison, Pierre et Jeanne médusés assistent à la métamorphose de leur fille. Malgré quelques petites règles établies comme la dépose de l'engin avant d'aller se coucher ou l'obligation de mettre sur vibreur l'arrivée intempestives de SMS pour ne plus entendre le siffleur annonciateur, Alice peut rester des heures entières vautrée dans le canapé à fixer son écran et pianoter à l'aveugle les réponses à ses messages.
« - Je te rappelle que tu vas en train chez ta grand mère samedi pour les vacances, lui dit son père.
-Ne t’inquiète pas, j'ai envoyé un message à mamie. Elle sera à la gare pour me récupérer vers 11 heures 30. »
Sur le quai le train entre en gare. Alice s 'active à répondre à Noémie qui lui demande si elle a une chance de sortir avec Killian puis elle veut absolument prendre un selfie en lui tirant la langue pour lui donner son approbation. Elle s'approche au plus prés du quai , tend son bras puis penche sa tête pour faire sa plus belle grimace. La locomotive la happe de plein fouet pour l'engloutir sous les rails en la déchiquetant dans l'horreur absolue devant l’impuissance irrationnelle des passagers.
Un an plus tard à la maison, Pierre et Jeanne résistent tant bien que mal à l'usure du temps qui passe et aux souvenirs qui forgent la souffrance de la perte d'un enfant. Pierre s'est enfoncé dans un profond mutisme qui se répercute sur les murs. Il n'arrive plus à sourire et cherche désespérément une formule magique pour remettre de la lumière dans sa pénombre. Alors il court des heures entières jusqu'à ce que l'épuisement étouffe sa douleur. L'auburn des cheveux de Jeanne ont laissé la place aux teintes grises et blanches mais elle fait l'effort de se maquiller pour masquer les sillons des larmes. Elle se donne corps et âme à son jardin et potager pour essayer de retrouver des pétales d'Alice dans la beauté d'une fleur.
Aujourd'hui, elle vient de recevoir un courrier de la compagnie ferroviaire :
« Madame, après enquêtes et examens de l'accident nous vous adressons ci joint le détail des réparations et des dédommagements que ce dernier a provoqué. En effet votre fille étant mineure à l'époque des faits, la responsabilité vous incombe pleinement. Nous vous prions de régler la somme de19500 euros ou de joindre nos services pour trouver une modalité de paiement correspondant au mieux à vos capacités. »
La feuille s'échappe de sa main pour finir au milieu du salon. Le temps vient d' arrêter les aiguilles de l'horloge. Jeanne tel un zombie grimpe à pas feutrés se réfugier à l'étage dans la chambre d'Alice. Celle ci est restée intacte. Rien à bouger comme si elle allait rentrer de l'école. La lumière de l'automne transperce la fenêtre pour illuminer les posters de surf, les photos de ses copines et les gâteaux d'anniversaire qui ornent les murs. Les affaires dans son armoire sont toujours en bordel et le bocal de son poisson rouge est désormais vide. En ouvrant le tiroir du bureau, le miraculé est toujours là. Sa vitre est cassée et Pierre avait raison car il avait parié la casse en moins d' un mois d'utilisation. Le smartphone avait été projeté sur le quai restant l'unique rescapé de cette tragédie. Dans son ventre doit se trouver l'ultime image de sa fille mais Jeanne n'a pas la force d'ouvrir l'application. Peut être que Pierre voudra la voir ainsi que Paris-Match et VSD et peut même la compagnie ferroviaire ou alors le détruire et le jeter pour arriver à faire le deuil.
« - On va le jeter ensemble au fond de l'océan. Lui dit Pierre le courrier à la main. »
Ce billet est tiré d'une histoire vraie qui vient de se dérouler en Belgique. En épilogue, c'est l'assurance des parents qui a réglé les frais à la compagnie ferroviaire.
