C'EST LA FIN DE L'ETE
Il fut un temps dans une époque lointaine où j'adorais partir en virée avec Francky. Nous étions des anges bienveillants immortels, princes de la fête en laissant l'imprévu nous révéler les premières images sorties de l'aurore naissante. Il suffisait d'enclencher une cassette de bon son dans la gueule de l'autoradio Pioneer de sa vieille BMW, de filer sur l'asphalte et comme deux rois mages nous laissions les étoiles nous guider vers une destination insolite. Un jour en me réveillant, un sublime paysage s'étalait devant mes yeux. Francky tirant lentement sur sa cigarette, l'œil brillant, le sourire mesquin me dit:
-c'est beau n'est-ce pas?
-Ouais c'est super beau.
_Rocamadour mon pote. le pays de la Vierge noire. La légende dit qu'elle serait apparue en hallucinations au curé qui avait trop mangé d'ergot de seigle et qu'elle lui aurait dit d'aller honorer toutes les chèvres de la région. C'est ainsi que l'abbé Cabécou a donné son nom à ce fameux petit fromage.
-Tu es sûr de cette histoire ?
-Mais non imbécile! répondit-il mort de rire, allons voir cette dame pour peut-être devenir riche ou à défaut sûrement moins con.
Nous avions grimpé péniblement les longues marches qui mènent à l'église pour rester de quelques minutes devant la statue et observer la maigre assistance cherchant un brin d'espoir dans la pénombre avant de regagner nos pénates avec un bon vieux BB King dans les oreilles.
Francky avait un petit faible pour les fronts de mer et il adorait prendre le petit-déjeuner en terrasse devant la façade atlantique à Biarritz. Il disait que l'iode, les embruns, la bise marine sont la meilleure alchimie pour ressourcer l'âme humaine et effacer les excès de la veille. Ray-Ban sur le nez, longs cafés, croissants chauds et chocolatines pour éponger nos estomacs liquides en filtrant nos haleines de cow-boy, nous observions en silence le ballet des premiers surfeurs matinaux. Les lèves tôt allaient chercher le journal et le pain en nous lançant parfois des regards suspicieux teintés de mépris.. Un matin, une dame dans la fleur de l'âge, legging rose fluo, bandeau dans les cheveux qui venait de faire son jogging s'installa à la table voisine et commanda un thé vert. Par petites gorgées elle scrutait l'océan en cherchant à happer l'air du temps, un peu comme nous, puis refusa poliment la corbeille de viennoiserie que Francky lui tendait. Puis un homme aux tempes grisonnantes, le visage rouge pivoine ruisselant dans un tee-shirt serpillère venant de la plage déboulait sur la terrasse. Il posa ses mains sur ses genoux, haletant comme un bœuf que je crus qu'il allait claquer sur nos pieds. La dame se leva en laissant sur la table un gros billet en guise de pourliche, nous fit un sourire sorti des milles et une nuits avant de poser une bise du bout des lèvres sur le front dégoulinant du bonhomme et de repartir en petite foulée vers le Grand Palais. Francky en grand seigneur lâcha;
-L'existence a ses mystères indéchiffrables, nous venons de voir une princesse et son compte en banque...elle est pas belle la vie ?
Cependant il y a une dernière histoire, dans la même veine, qui va être la synthèse de ce billet. Je ne me rappelle plus pourquoi , ni comment nous étions nous arrivés là, complètement perdus dans la campagne du Lot et Garonne au milieu d'un brouillard épais d'une nuit bien avancée. Les yeux collés sur le pare-brise, sans jamais arriver à passer la troisième nous aperçûmes la lumière d'un néon clignotant. Les lettres formant le mot discothèque semblaient flotter dans le vide. Une Motobécane bleue et ses sacoches et une 4L orpheline occupaient le parking miteux. Une boîte de nuit dans un trou à rat, rien de mieux pour allumer notre imagination. Effectivement, une fois à l'intérieur on sentait bien que la fermeture était proche. La serveuse finissait d'essuyer les verres et nous dévisageait férocement, se demandant quels baltringues venaient l'emmerder à cette heure tardive. Un type ivre mort cuvait la tête sur le coin du comptoir, sûrement le propriétaire de la mobylette et dans la pénombre du fond de la salle après un petit dance floor un couple se bouffait la gueule en se tripotant méchamment. Le DJ gringalet nous scruta de la tête au pied puis mit un vieux vinyle des Stones. Rien de mieux pour nous remettre en selle avec du Jack Daniel's pour nous accompagner puis un petit Cure pour nous enchanter et un Talking Heads pour nous faire déhancher et décoller sous la boule à facette. Mais la catastrophe qui allait suivre me poursuit encore aujourd'hui. L'asticot derrière sa platine nous balança le lac du Connemara de Michel Sardou. C'était comme s'il nous avait mis les doigts dans la prise électrique jusqu'à nous amener un court circuit dans les neurones cassant net notre voyage. Le type du comptoir se redressa péniblement pour entonner le refrain bruyamment avant de quitter les lieux en titubant et le couple quitta discrètement la salle avec un petit geste de la main en guise de salut. Le patron remplissait trois petits verres, avala le sien cul sec et avec un sourire bienveillant nous disait
-Allez messieurs...on ferme.
Cette nuit-là nous sommes restés dans la voiture sur le parking à attendre que le néon s'éteigne pour s'endormir.
Chaque année à la fin de la saison estivale, quand les touristes sont repartis comme la chasse d'eau des toilettes, que la pluie soudaine résonne comme les cloches de l'église que le vent annonce l'automne en chassant la chaleur du sable de la plage, la chanson de Sardou s'installe dans ma tête et un énorme coup de blues m'accapare entièrement. Je hais profondément ce changement car je revois sans cesse le patron me dire
-Allez messieurs...on ferme.