elixir

 

Certains vieux indigènes du bassin d'Arcachon le connaissent sans savoir vraiment qui il est. Jacques était le fils de « Monsieur Pierre » officiellement « Paliquey », officieusement magnétiseur aux mains d'or et Joséphine, un peu rebouteuse et cartomancienne à ses heures perdues. Les gens venaient de très loin les voir dans leur cabane forestière perdue près des dunes océanes pour guérir leurs maux et petits tracas de la vie quotidienne. Une corbeille en osier faisait office de règlement ou sur un écriteau on pouvait lire : « Mettez ce que vous voulez....50 francs minimum » ce qui à l'époque représentait une belle somme. Des gens simples mais avec un bon sens du commerce. Jacques n'aimait pas l'école car l'iode, les embruns et le vent qui coulaient dans ses veines décidèrent de sa route à suivre. Il aimait préparer la saison de la pêche au Palet avec son père en taillant les pignots et gantiots dans la remise de la cabane tout en écoutant les confidences et les cancans des clientes de sa mère qui filtraient au travers des planches mal isolées des murs. Pendant longtemps il crut que l'hérédité allait lui offrir un des dons de ses parents mais hélas il dut vite se résoudre à accepter que ce ne fut pas le cas. Cependant il avait mis au point une recette de Pastis artisanal qui n'avait rien à envier à la célèbre marque marseillaise. Un chouia plus fort, pouvant rapidement terrasser un troisième ligne centre de rugby et qui se vendait très bien sous le manteau. Il ne fallait surtout pas jouer avec lui à l'apéro au risque de se retrouver les quatre fers en l'air alors parfois on l'embarquait dans nos virées nocturnes car il était le seul capable de nous ramener à la maison en fermant un œil et sans passer la troisième de sa vieille 4L pourrie. On l'aimait bien Jacques . A la mort de ses parents, on allait l'aider à ensabler les crassats pour mieux récupérer les poissons pris dans la « biscarle » puis nous passions la marée à refaire le monde tassés dans la cabine de sa plate. Il fut un des derniers pêcheurs de palet du bassin d'Arcachon et le temps qui passe nous avait éloigné pour que chacun puisse vivre sa destinée. Presque trente cinq ans plus tard, ce fut par un curieux hasard, le cœur rempli de nostalgie que j'allais lui rendre visite. La cabane au milieu des pins avait été un peu modernisé et une vieille Mercédes 190 perdait de sa luxure à cause de l'air salin. Un énorme berger allemand ou une bonté infinie traînait dans ses yeux mais avec des crocs capable de broyer mon bras annonça joyeusement ma venue. C'est dans les instants précis des retrouvailles que le poids des ans montre les morsures de la vie. Le béret noir toujours vissé sur le crâne, des rides sillonnant son visage buriné, l'œil toujours malicieux Jacques n'avait pas trop changé au contraire de moi qui avait perdu tous mes cheveux et pris un embonpoint peu flatteur. Il mit quelques secondes à me recadrer puis les chicos sont apparues dans son large sourire.

« Nom de dieu !!! Entre donc mon ami. »

Dans la pièce principale une grosse dondon vautrée dans le canapé regardait les « Marseillais à Dubaï » sur une télévision de deux mètres de large. Deux jambons sortaient de sa mini jupe et deux gros seins débordait d'un chandail craspect. Elle caressait un chat qui coincé dans sa bedaine ne semblait pas commode.

« - Je te présente Monique, qui partage désormais ma vie pour une retraite bien méritée. Cette belle dame me signala que j'étais l'heureux élu car je clôturais sa cinq millième passe mettant un terme définitif à sa carrière professionnelle et laissant sa camionnette sur les quais de Bordeaux pour venir dans ma cabane sauvage au milieu de la nature.

-Putain Jacquot...Angie va se farcir le Pedro »

Sur la grande table Jacques était en train de broyer des kilos de coquilles de bigorneaux séchés et des coquilles d’huîtres avec une meule à grain en pierre.

« -Je me suis aperçu que la coquille de bigorneaux revigore pleinement le braquemart...

-Et aussi, ça dilate l'anus ajouta Monique

-Ensuite tu prends cette poudre pour la diluer dans cette grosse bassine remplie d'eau du bassin car les HAP et les pesticides avec de deux litres d'alcool du pharmacien donnent une pêche d'enfer et le teint frais, puis tu rajoutes des racines de spartines contre le mal de crane, du varech bien sec pour les hémorroïdes, quelques crabes mous suivant la saison pour donner du goût et tu mixes bien pour le passer au chinois. Tu chauffes le tout jusqu'à ébullition puis une demi heure à la centrifugeuse avant le passage à l'alambic de tonton Didier et tu obtiens la fameuse recette qui va bientôt faire fureur « L'Elixir du bassin d'Arcachon ». Mais il fallait absolument que j'apporte ma « Touch » pour accrocher le consommateur. Alors j'ai rajouté quelques pincées d'une poudre que la mer nature m'a donné. Un hiver en se promenant sur la plage de l'océan, mon brave Sultan a fait la découverte de plusieurs sachets que la mer venait de nous offrir. Ce précieux don de la mer a un un effet spectaculaire sur les ventes, rendant mon pharmacien complètement gaga. Il proposa en douce cet élixir à tous les maires du bassin d'Arcachon et je dois dire qu'ils font partie de mes meilleurs clients. L'élixir s'est propagé chez quelques notables rendant les parties fines plus pimentées. Aujourd'hui, j'ai même eu des propositions pour le produire à grande échelle. Donc tu vois... avec Monique c'est le bonheur et tu vas me faire le plaisir de goûter mon élixir. »

Il me fut difficile de refuser même si j'ai délaissé depuis des lustres toutes substances illicites. Il me servit un fond dans une tasse à café que j'avalais d'un trait. Au bout d'un quart d'heure des bombardiers sont entrés dans ma tête et des bouffées de chaleur inondèrent mon corps. Même Monique me semblait terriblement sexy. J'aurais pu déclamer un cours de géopolitique sur le conflit au proche orient à la face hilare de jacques qui savourait l'effet escompté de son breuvage. Je pétais les flammes comme dans les soirées d'antan. Un truc de dingue !

« - Je te fais la bouteille à 50 balles au lieu de 100. Puis avec Monique on a pensé faire des préservatifs en peau d'anguilles made in bassin d'Arcachon

- Ou en peau de congre pour les blacks... Sers moi donc une rasade mon doudou lâcha Monique. »

Je quittais cette demeure avec une folle envie de rentrer chez moi pour écrire un billet et sur le pas de la porte , Monique me disait :

« - Monsieur sachez que j'aime quand même profondément mon Jacquot »

 

Ce billet est une pure fiction et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite. Simplement je voudrais dénoncer les dérives de l'utilisation du nom bassin d'Arcachon pour en faire un vulgaire produit de consommation. Après les faux sels, les fausses bières du bassin d'Arcachon et le café qui pousse sous les cabanes tchanquées voilà que le journal Sud ouest fait un article, euh non pardon, qui fait une nouvelle fois de la publicité pour une marque de cosmétique arcachonnaise qui se vante de faire des produits naturels à base de zostères alors que depuis des années on cherche à sauvegarder, à replanter cette espèce en voie de disparition. J'avais déjà dénoncé ce fait et envoyé plusieurs mails à cette officine, leur demandant simplement ou elle se fournissait pour avoir des Zostères. Hélas il faut croire que mes messages sont passés en courrier indésirable. Jusqu'à quand on va presser le bassin d'Arcachon pour en tirer le meilleur profit lucratif au nom du développement durable ? C'est tout simplement affligeant et minable mais si j'étais vous, je vous conseillerai de prendre plutôt l'élixir en lieu et place de vos pommades et crèmes..au moins, Monique sera contente.

https://www.sudouest.fr/tourisme/gironde/bassin-arcachon/arcachon-des-zosteres-et-des-huitres-en-cosmetique-2497227.php