fleurs du mal

Quand ma fille débarque à la maison, il suffit de regarder ses yeux pour entrer dans son âme. Si le vert domine c'est bon signe mais si le gris prend le dessus en mettant de l'ombre sur la lumière alors je m'inquiète. Depuis quelques mois avec les contraintes de cette pandémie, je sens qu'elle perd pied, qu'elle s'enfonce doucement vers un spleen accrocheur «Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis» comme disait Charles Baudelaire. Cela me rend triste, alors j'essaye de la maintenir à flots avec des discours bienveillants et des mots optimistes comme cet autre poème:

«Il faut être toujours ivre. Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront: «Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.»

Hélas elle n'entend plus le vent et la pluie qui cognent à la fenêtre de son 20 mètres carré. Seul la voix des professeurs s’enchaînent sur son ordinateur à longueur de journée comme une radio allumée dans le salon d'une vieille personne qui dans son fauteuil surveille le temps qui passe. Les cours deviennent alors une chanson dont on oublie vite les paroles. Le cactus et la machine à café observent sans rien faire, les posters sur les murs blancs semblent jaunir au moindre regard et même la souris qui traverse la pièce n'arrive plus à la faire sourire. Puis la nuit de l'hiver s'installe en annonçant l'heure du couvre feu et le professeur dit «à demain» alors le silence qui remplace la sortie entre amis au bistrot du coin pour refaire le monde et rire de ses absurdités résonne comme le tocsin d'un village. Il ne reste plus qu'à s'enfouir dans la couette du lit qui fait canapé pour visionner des programmes débiles à la télévision et surtout ne plus réfléchir en se goinfrant de chips et de gâteaux apéros afin que le miroir de la salle de bains ne demande plus si tu es la plus belle car ces ambassadeurs de la malbouffe qui déforment les joues et les fesses du charme d'antan sont devenus le seul et unique refuge. Dans les coupures publicitaires elle visionne ses réseaux sociaux en quête d'une solution, histoire de trouver une bouffée d'air frais tout en essayant de ne pas transmettre le spleen qui l'imbibe. Dans une des notifications elle apprend que sa meilleure amie Clara a tenté de mettre fin à ses jours en avalant une masse de cachetons car elle ne trouvait plus sa place dans cette situation. Elle avait fait naufrage pour ne pas vouloir décevoir ses parents alors le monde s'était mis à être aspiré comme l'eau sale dans le siphon d'un évier. La réalité devenait soudainement insoutenable car plus aucun repère ne voulait exister pour lui maintenir la tête hors de l'eau. Pourquoi devait elle subir une telle souffrance, une telle privation de liberté quand on est innocent et responsable de rien? Quand ma fille est rentrée pour le week-end, j'ai de suite vu qu'elle était au fond du trou et il n'est pas facile de trouver les bons mots et le bon ton qui va avec. Il faut prendre le temps de lui donner de l'amour pour que la confiance en soi puisse réapparaître au milieu de cette tempête. Avec ma femme nous étions assez désemparés mais déterminés à nous battre face à cette injustice qui veut à tout prix sacrifier le temps de la jeunesse. Nous avons cherché tous les moyens de lui remettre des rêves dans la tête en demandant l'heure au vent, aux oiseaux, aux étoiles pour qu'elle s'enivre d'espoir à sa guise afin de se libérer des chaînes que le temps voudrait lui poser aux pieds. Le dimanche soir avant de repartir, un sourire arrivait à fendre ses joues et le vert revenait un peu dans ses yeux alors.. nous avons été fiers d'être parents. Mais beaucoup d'étudiants n'ont pas la chance d'avoir une écoute et une attention à leurs états d'âme et la casse de cette génération va être terrible. Sans l'ivresse, l'horrible fardeau du temps brise vos épaules et vous penche vers la terre. Alors donnons de l'ivresse à nos enfants. Il est urgent de les laisser vivre.

«Des rêves! toujours des rêves! et plus l'âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l'éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par l'action réussie et décidée? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble?»